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Le Groupe d’Intervention Culturelle JALONS a été lancé au milieu des années 80 par Basile de Koch, son Président à vie autoproclamé, autour d’un mot d’ordre simple : “Nous ne savons pas ce qu’il faut faire, mais nous le ferons !” Sur cette base, le Président de Koch a réuni autour de lui une équipe de jeunes gens et de jeunes filles de tous âges, issus de milieux les plus divers : université, Sénat, PTT, presse féminine, hôpitaux psychiatriques, ANPE.


Ce texte suivant figure en avant-propos de l’anthologie Les Pastiches de Jalons, paru aux éditions du Cerf.

Nous ne savons pas ce qu’il faut faire, mais nous le ferons !

Au commencement, c’est-à-dire à la fin des années soixante-dix, était la Fédération nationale des comités nuls (FNCN) : un groupusculuscule recruté par voie de circulaire destinée exclusivement à la crème de mon carnet d’adresses.

La FNCN dispose d’un bulletin interne, Le Billet cocasse, réservé aux adhérents et donc photocopié à douze exemplaires. Une fois par semaine nous nous retrouvons pour un thé-débat chez Ginette, au Bon Accueil ; de temps à autre pour des « dîners de travail » chez Le Tatoué (menu unique à 12 F, vin compris) et même certains week-ends, en formation élargie, pour des « Boums Teppaz » où l’on danse jusqu’au bout de la nuit sur Cloclo, Sheila, Les Chaussettes Noires et Au Bonheur des Dames.

Nos premières « interventions culturelles » sont des canulars destinés à la presse : colloques bidons, faux prix littéraires et prises de position aberrantes dans tous les domaines.

Pour notre plus grande joie, ces communiqués signés du Cercle d’Études Félix-Gouin sont régulièrement repris par Le Monde ou Le Figaro, voire les deux. Sans doute les trieurs de dépêches sont-ils impressionnés par le nom et les titres de Mme Jeanine Rolland-Murger, présidente virtuelle d’un Cercle qui ne l’est pas moins.

Le niveau journalistique est déjà bien bas ; sinon, notre référence statutaire à Félix Gouin, président du Conseil de la IVe qui sombra dans le « scandale des vins », en aurait fait tiquer quelques-uns. Vous me direz, trente ans plus tard, même une Fondation Le-Troquer pour l’enfance éveillerait-elle les soupçons ?

À la FNCN, l’activisme de rue commence avec des tractages sauvages qui poussent assez loin le concept d’acte gratuit. À titre d’exemple, je me souviens d’un de ces tracts qui dénonçait avec force points d’exclamation un « scandale » sans en préciser la nature.

Parmi les gens qui prenaient ce prospectus et repartaient en le lisant, la plupart s’arrêtaient au bout de quelques mètres, comme pour vérifier qu’ils avaient bien lu. Certains revenaient même vers nous, parfois pour nous féliciter du bon gag mais le plus souvent, il faut bien le dire, pour nous demander poliment de quel scandale il s’agissait.

L’exercice consistait alors pour nous à répondre d’une façon assez floue pour que l’interlocuteur suggère de lui-même ce qu’il voulait entendre… En bas du tract figurait une pétition, et nous avons reçu plus de deux cents réponses !

En parallèle, la FNCN parasite les manifestations des autres. Ordinairement avertis par Libé, qui à l’époque annonce tout et n’importe quoi, nous choisissons les manifs les plus extravagantes pour débarquer en queue de cortège. Avec nos propres mots d’ordre bien sûr mais, pour des raisons budgétaires, une seule banderole passe-partout : « Si ça continue, il faudra que ça cesse ! »

Pour notre toute première sortie, nous défilons de la place des Abbesses au Sacré-Cœur de Montmartre avec les anti-calotins de l’Union rationaliste et autres Libres-penseurs, qui ce jour-là rendent un hommage solennel au chevalier de La Barre. Notre tract en latin signé de l’Union des athées intégristes nous vaut un franc succès.

Après les momies bouffeuses de curés, nous nous aventurerons chez les babas cools, respectivement en lutte contre l’« atomkraft », la vivisection et autres atteintes aux droits de l’homme.

Sympa tout ça, mais marginal… Il est temps pour nous d’aller là où ça se passe.

« Slogan, Banderole, Manifestation ! »

Un des must des early eighties, c’est le 1er-Mai-des-Travailleurs, qui rassemble alors des dizaines de milliers de gens. En 1981, c’est même le 1er-Mai-UNITAIRE-des-Travailleurs : les syndicats manifestent tous ensemble leur soutien à François Mitterrand, pour la première et dernière fois.

Bref, c’est un moment historique, donc Jalons est là ! Pour l’occasion, nous avons même investi dans une banderole marquée BANDEROLE et des pancartes libellées PANCARTE. Notre présence, après les Turcs et les gays, ne semble pas éveiller les soupçons du service d’ordre CGT ; mieux, nous recueillons quelques applaudissements au passage de notre mini-cortège scandant d’un ton décidé : « Slogan, Banderole, Manifestation ! »

Forts de ce succès, nous décidons de remettre le coup l’année suivante mais en face, avec le défilé du Front national en l’honneur de Jeanne d’Arc. À l’époque Le Pen, qui pèse moins de 1 % des suffrages, accepte encore de frayer avec des groupuscules de toutes sortes, roycos orléanistes et légitimistes, cathos tradis et intégristes, voire sédévacantistes, skinheads et petits marquis… Pourquoi pas nous ?

De fait, c’est sans encombre que notre petite troupe s’engouffre dans la rue de Rivoli et y déploie sa banderole « Divers droite ». Succès auprès des badauds, dont une vingtaine rejoindront même nos rangs, y compris un jeune papa avec berceau et bébé dedans.

En mai 1983, des étudiants de tous bords se mobilisent contre une certaine « loi Savary » sur l’enseignement supérieur. Aucun doute : c’est une affaire pour Jalons ! Sur notre banderole ce jour-là, un seul mot d’ordre : « Libérez Richard Anthony ! » Les autres manifestent contre une « loi scélérate », nous pour un crooner fraudeur. Malgré ces deux degrés de séparation, nul ne songe à nous chercher querelle ; on nous parle même plutôt gentiment, comme Elliot à E.T.
En tant que « responsable », je suis interviewé en direct par le futur ministre François Baroin, alors jeune journaliste à Europe 1, qui m’interroge sur le sens de notre combat. L’occasion pour moi de sensibiliser la France au drame de Richard, « injustement emprisonné pour ses idées fiscales ».

Eléments incontrôlés

En 1984, nouvelle loi Savary ; sauf que là, c’est du lourd ! Le projet de création d’un « grand service public unifié et laïc de l’éducation nationale » suscite un vaste mouvement d’hostilité, officiellement soutenu par l’Église et toute la droite, au nom de la défense de l’« École libre ». Les manifs se multiplient un peu partout ; elles culmineront à Paris le 24 juin avec une démonstration géante (850 000 personnes rien que d’après la police).

Nous avons notre slogan : « Peppone t’es foutu, Don Camillo est dans la rue ! ». Reste à trouver sous quelle banderole faire entendre notre petite différence, malgré un rapport de force largement défavorable. C’est Gaston Defferre, alors ministre de l’Intérieur, qui va voler à notre secours. La veille de la manif, il déconseille solennellement au bon peuple de s’y rendre, en raison de la présence d’ « éléments incontrôlés » susceptibles de provoquer des incidents. On la tient, notre idée !

Le lendemain, nous sommes donc au rendez-vous, à l’heure dite ou presque… De toute façon, il n’y a pas le feu : non sans élégance, nous avons décidé de laisser passer en premiers Lustiger, Chirac et leurs ouailles. C’est seulement après eux, et quelques heures de patience, que nous sortirons notre calicot « Éléments incontrôlés ».
Comme je l’espérais il fait son effet, y compris auprès des journalistes présents :
– C’est quoi, ça ? disent-ils, désorientés ;
– Vous êtes avec les autres, ou pas ?
– Mais non, tu vois bien qu’ils déconnent…
– C’est pas les mecs de Jalons ? Risque même un érudit.

Et moi d’expliquer à la presse le « sens de notre action » : « Le ministre a annoncé la présence d’“éléments incontrôlés”. Avec cette banderole, ils vont tous se regrouper autour de nous, et comme ça les flics pourront les embarquer plus facilement ! » La tête des journalistes vaut à elle seule le déplacement. Jouissance ultime d’un foutage de gueule réussi : cet instant d’égarement dans les yeux de l’autre, quand soudain il ne sait plus trop qui est fou.

Dès l’aube des années quatre-vingt, notre groupe s’est doté d’un « fanzine » présentable : Jalons, mensuel sensuel, qui n’est bien sûr ni l’un ni l’autre. Ça ne l’empêche pas de trouver un écho médiatique favorable auprès des Libé et Charlie Hebdo de l’époque, qui ne manquent pas de chroniquer chacun de nos numéros.

Quant au nom de Jalons, à l’origine je l’ai choisi pour son côté sérieux, limite chiant, genre revue d’études jésuite ; quand on veut inonder la presse de communiqués bidons, comme nous nous y amusions alors, il faut avoir une adresse de boîte postale passe-partout.

Et puis très vite on en a eu assez d’entendre, à chaque fois qu’on débarquait en fac : « Tiens, on va rigoler, voilà les Nuls ! » – alors qu’en fait c’était eux. On a donc renoncé à la FNCN au profit de l’appellation Jalons, précédée pour plus de clarté du label Groupe d’intervention culturelle. Un choix conforté, quelques années plus tard, par l’apparition sur Canal+ des vrais Nuls.

L’hiver ne passera pas !

La « vie publique » de Jalons commence en 1985, quand nous arrivons enfin à joindre les deux bouts (intellectuellement, s’entend) : parler au plus grand nombre tout en préservant l’intégrité de notre message patapolitique. Déjà, il m’avait fallu en rabattre. Le rêve de mes vingt ans, c’était de faire descendre dans la rue 5 000 personnes prêtes à tout casser au nom des pâtes Lustucru. Assez vite, j’ai compris que Jalons ne serait jamais un parti de masse. Ainsi exclus du « règne de la quantité », nous nous sommes logiquement repliés sur notre domaine naturel : la qualité.

Le 13 janvier 85, le Groupe organise pour la première fois sa propre manif, sur un thème d’ailleurs rassembleur : les rigueurs de l’hiver. Le moment est opportun : il fait -10°, les voitures valsent, les tuyauteries éclatent, on compte déjà plus de cent morts et même des dégâts matériels… Encore une affaire pour Jalons !

Nous lançons donc l’appel « Tous contre le froid au métro Glacière ! », et c’est le succès. Il faut dire aussi que nous posons d’emblée la vraie question : « Que fait le gouvernement ? ». La presse ne s’y trompe pas, qui parmi nos mots d’ordre retiendra surtout ce slogan accusateur : « Verglas assassin, Mitterrand complice ! »

Aujourd’hui encore, en fait de jalonologie, cette manifestation reste la première référence dans les médias, et même dans la société civile. Ce jour-là pourtant nous n’étions pas cent, même d’après les organisateurs ; heureusement que les journalistes étaient là pour faire nombre. Mais à en croire tous les gens qui m’ont dit depuis « J’y étais ! », nous nous trouvâmes bien deux mille en arrivant au Lion de Belfort (place Denfert-Rochereau, pour les provinciaux).

Du jour au lendemain, le label Jalons sort de l’underground. Toute la presse parle de nous ; on rate de peu, paraît-il, la une de Libé, mais on décroche celles du Parisien et de feu l’Evénement. « Ces jeunes gens sont les vrais philosophes de notre temps », s’enthousiasme dans son édito Jean-François Kahn.

Quant au Monde, il nous adoube en consacrant à l’affaire une colonne entière, sévère certes, mais joliment intitulée « Humour glacé ». Nous y sommes dépeints en fils-à-papa oisifs et cyniques qui « parodient les vraies manifestations d’autrefois », ce qui n’est pas bien.

Cette « charge » honorifique contre notre manif nous incite à boucler d’urgence un projet qui, à vrai dire, était déjà sur le feu depuis plusieurs mois : une parodie du Monde tel que nous le voyons ; ce monde parallèle où les évidences sont des fausses fenêtres, les certitudes des a priori et les indignations, un peu souvent, des faux-culeries.

Le 1er avril 1985 sort donc Le Monstre. Pour les parodies suivantes, on se reportera avec profit aux notices introductives que je leur ai consacrées, assorties d’un rigoureux appareil critique, dans l’Anthologie.

Bien entendu, pour réaliser ce florilège, il a fallu faire des coupes claires, faute de quoi le « Beau Livre » que vous avez entre les mains eût été inaccessible aux plus modestes d’entre vous.

De toute façon, même l’intégrale de nos parodies ne saurait résumer à elle seule l’œuvre de Jalons. Outre deux magazines successifs, le groupe a publié plusieurs livres, deux Alboums et une Lettre confidentielle, sans compter diverses contributions à des revues et magazines, qu’on ne manquera pas de retrouver dans l’édition de la Pléiade.

La paille et le groin

Le cap que Jalons aurait « dû » franchir ensuite, c’est bien sûr le passage de l’artisanat à l’industrie ; une mue hélas ontologiquement impossible pour notre groupe.

Mon frère Karl avait bien une stratégie alternative pour s’introduire dans le Cercle magique : « D’abord on entre, ensuite on avise… » Mais pour ma part, mon statut de dépositaire du Sacré Graal jalonien m’imposait la plus grande vigilance. Je me souvenais des mésaventures de nos amis les Monty Python dans des circonstances comparables… Pour s’introduire dans le château ennemi, ils avaient recouru avec succès au vieux truc du Cheval de Troie ; ils avaient juste oublié de monter dedans.

Pour poursuivre sa croissance, Jalons aurait dû entrer dans une logique de rationalité économique incompatible avec son ADN, comme on dit de nos jours à tout propos. Pour une non-entreprise comme la nôtre, l’alignement sur l’étalon-argent ne pouvait être que mortel.

Au mieux, à l’époque, on aurait fini par faire une sorte d’Infos du Monde, avant de se disperser dans la tristesse et le ressentiment. Au lieu de quoi, j’entretiens les meilleures relations avec les meilleurs d’entre nous, qui n’ont jamais cessé de répondre « Présent ! » aux appels du BuroPoli. Ils étaient encore là, en janvier 2013, mes proches compagnons d’armes, à notre manif revendiquant « Le mariage pour personne ». Nous interpellions alors le chef de l’Etat en personne, pas très porté sur le mariage comme on sait : « Hollande, t’as raison / Le mariage c’est pour les cons ! » scandions-nous notamment, tout en distribuant une Lettre ouverte au Président réclamant la « séparation des sentiments et de l’État ».

Ils étaient là toujours, mais c’est moins surprenant, pour arroser au VIP Room le succès de l’anthologie des pastiches de Jalons. Reste à expliquer pourquoi nous avons cessé de faire des parodies de presse. Outre l’impossible industrialisation de Jalons, il faut compter avec les dix années de procès occasionnés par Fientrevue et la malédiction de Qui choisir

Mais surtout, le temps est passé aujourd’hui des parodies de presse-papier ; où donc est la relève qui devrait se lever pour traduire notre message en langage 2.0 ? Si des volontaires se manifestent, qu’ils le sachent : ils recevront chez nous le meilleur accueil, comme le veau gras au retour du Fils prodigue. Sinon, eh bien, on attendra une génération de plus. « Avec la paille et le temps mûrissent les nèfles et les glands », comme disait le poète.

Basile de Koch

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